C’est la première BD/ roman graphique que tu traduis ? Quelle a été ton approche ?
Non, ce n’est pas la première bande dessinée que je traduis, mais mon expérience dans ce domaine est encore récente. Comme lorsque je traduis un roman, je commence par lire attentivement l’ouvrage afin de m’imprégner de son univers et de son atmosphère. Je réalise ensuite un premier jet, à chaud, sans recherches particulières. Cette étape me permet d’identifier les principaux enjeux et les difficultés du texte avant d’entreprendre un travail plus approfondi pour parvenir à une traduction plus précise, plus juste et plus fidèle. Pour cela, je m’aide de dictionnaires (évidemment !), de recherches dans d’autres ouvrages et de nombreux échanges.
Qu’est-ce que ça change par rapport à la traduction d’un livre ?
C’est la relation texte-image qui change tout ! Dans le cas de Fojo, il y a surtout des dialogues et aucune case narrative. Il est impossible de traduire ou de faire des choix sans tenir compte de l’image, des expressions des personnages, du cadrage et du rythme qu’ils instaurent.


Comment fais-tu pour préserver la vision de l’auteur ? Est-ce que tu as des gardes fous ?
La recherche. Ne pas se laisser piéger par les a priori, la facilité ou les faux amis. Avant de remettre ma traduction, je procède généralement à plusieurs phases de relecture : une première avec les deux langues en vis-à-vis, puis une relecture du texte français seul (à ce stade, j’aime avoir le retour d’autres lecteurs), avant une dernière relecture en vis-à-vis. Lorsqu’on connaît bien une langue, il faut veiller à ne pas se laisser berner et à se méfier de ses automatismes, je crois.
Quels sont les choses auxquelles on ne pense pas nous lecteur quand on lit une œuvre traduite mais auxquels tu dois faire attention par exemple dans FOJO?Oui, il y a les onomatopées, et en effet elles varient d’une langue à l’autre ! C’est toujours assez amusant d’en découvrir les équivalents dans une autre langue. Au-delà de cet aspect, c’est surtout le rythme entre le texte, le langage employé et l’image qui doit être respecté.
Est-ce que le passage du portugais au français est facile ? Est-ce qu’il y a des choses intraduisibles ?
Je ne dirais pas que c’est facile : les deux langues ont leurs spécificités. J’ai l’impression que le portugais est une langue plus « élastique », plus libre ; elle supporte mieux les petites répétitions et permet parfois de dire les choses en moins de mots. Transmettre cela en français demande une certaine gymnastique et fait appel à une connaissance, disons, sensible de la langue. Cela peut peut-être sembler pédant, mais, en traduction, le choix passe aussi par la sensibilité. À un moment donné, on sent simplement que cela fonctionne.
Tu avais déjà lu des œuvres de Osvaldo Medina ? Qu’est-ce qui te plait chez lui ?À vrai dire, j’ai vraiment découvert son travail avec Fojo. Son univers graphique me plaît beaucoup. Je trouve qu’il parvient, notamment dans Fojo, à créer dès les premières pages une atmosphère qui imprègne le lecteur tout au long de l’histoire. L’ensemble est très cohérent et d’une grande force.
Quelle est ta perception de FOJO ? Qu’est-ce que tu as aimé dans cette histoire ?
J’ai trouvé très réussie la manière dont Osvaldo Medina transmet l’isolement du village où se déroule l’histoire. Un village niché au cœur de la montagne, coupé du monde par sa situation géographique et, dans ce cas précis, par les éléments. C’est un univers où règnent l’entre-soi et les non-dits, où certaines règles et façons de fonctionner sont profondément intégrées aux comportements des habitants, engendrant parfois une forme de violence. Je n’ai pas pu m’empêcher de penser au film As Bestas de Rodrigo Sorogoyen. J’aime aussi la façon dont l’auteur montre la coexistence de la religion catholique et des superstitions. C’est très juste et particulièrement troublant.


Si tu devais donner envie à quelqu’un de lire FOJO tu lui dirais quoi ?
C’est une superbe BD ! Le graphisme est très réussi, les planches sont magnifiques et servent parfaitement l’univers ainsi que le récit. Cette histoire aborde de nombreux thèmes : les conséquences de la vie dans un village isolé, l’entre-deux-guerres, ou encore le Portugal salazariste, où la religion et la superstition occupent une place importante. Mais c’est avant tout une bande dessinée qui interroge la nature humaine. Elle en montre les aspects les plus sombres et en effleure parfois les causes. Entre mystère et enquête, drame humain, c’est une BD qui happe le lecteur dès les premières pages et qu’il est difficile de lâcher !
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Interview réalisée par Philippe Alleaume






